Il n’y a pas très longtemps, je flottais sur l’Océan Pacifique. Littéralement : les petits courants marins caressaient doucement mon dos et l’eau salée chatouillait ma peau, pendant que le bruit hypnotisant des vagues battait la mesure pour accompagner les mouettes. Je ne m’en suis pas rendu compte. Mon corps était dans l’eau, mais mon esprit était ailleurs.

L’année dernière, je l’ai presque entièrement passée à sombrer dans une espèce de trou noir plein de colère et de tristesse. J’ai passé cette année à traverser le monde en pensant que mes démons ne me suivraient pas. Ils ont passé cette année à me suivre. Du marathon d’Orlando aux vacances à Pékin, en passant par Cape Town et Saint Pétersbourg, j’ai tout fait. Mais eux aussi : je n’ai pas gagné contre le cruel duo que formaient à mon chevet la dépression et l’anxiété. Si bien que je ne pouvais plus faire grand chose d’autre que me demander pourquoi.

J’ai un boulot génial que j’adore, et dans lequel j’excelle. J’ai des parents qui m’aiment plus que tout. J’ai quelques passe-temps que j’ai pu développer suffisamment pour qu’ils me rapportent plein de joie et même un peu d’argent de temps en temps. Je vis dans l’une de mes villes préférées. J’ai des amis géniaux, qui me font sourire. J’ai un chat qui, même s’il est un peu mesquin, est plutôt mignon et me tient compagnie. J’ai un grand toit au-dessus de la tête, un lit confortable pour dormir, et une voiture pour aller là où je veux. Je n’ai pas toujours eu cette chance.

Quand bien même, je suis là, à clamer : « Le bonheur, c’est pas assez. »


J’ai une peur pathologique que ma vie s’effondre sur elle-même, en ruinant tout ce pour quoi j’ai travaillé, en détruisant toutes mes relations, en me faisant mourir jeune, ou en me renvoyant à la rue ou en prison. J’ai toujours une désagréable sensation qui me dit que je devrais être en train de faire autre chose, que je n’utilise pas aussi bien mon temps que je le devrais. Je passe une grande partie de mes journées dans un mélange d’anxiété et d’agitation. Je me sens souvent indigne d’amour et d’amitié.

Alors, je me suis longtemps demandé pourquoi : ça fait plusieurs années que j’écris, pour creuser dans mon esprit. Assez pour trouver du pétrole. Maintenant, je sais : la cause de ma douleur et de mes craintes constantes, c’est une petite voix, dans ma tête, qui est aussi dure avec moi qu’un sergent, un coach de rugby ou un mauvais papa. C’est la voix de quelqu’un d’autre, qui est avec moi depuis que je suis né, et je commence seulement à m’apercevoir de sa présence.

Avant cette révélation, j’ai passé toute ma vie à essayer de faire la course avec la petite voix. J’ai essayé de la faire taire, en mettant le plus de joie possible dans chaque minute de chaque jour : plus de réussites, plus grosses fiches de paie, nouveaux vêtements, voyages exotiques, repas luxueux, longues randonnées, grandes soirées, alcool, sexe, amitiés plus profondes, encore de l’alcool… En fait, j’essayais perpétuellement de battre le meilleur score au jeu de la vie. Je croyais que si j’étais perpétuellement heureux, je n’aurais jamais le temps d’être triste.

Et puis je suis rentré à la maison. J’ai enlevé mes chaussures et mon sweat, je me suis glissé dans mon lit, et j’ai attendu là que le sommeil me vienne doucement. Sauf que je tremblais, à peu près comme si j’étais en train d’arrêter l’héroïne. La voix était encore là. Tu peux t’échapper d’à peu près n’importe quoi, mais jamais de toi-même.


J’ai toujours cru qu’on pouvait empiler les souvenirs heureux comme on verse de l’argent sur un livret A. Après la baignade de ce jour-là, j’ai compris que j’avais tort. On ne peut pas remplir le seau de nos âmes à ras bord avec de la joie — en fait, c’est même plutôt l’inverse.

Nos âmes flottent le long du fleuve qu’est la vie, en prenant légèrement l’eau au fur et à mesure, en sombrant tout doucement (c’est imperceptible) dans le désespoir. Mais en réalité, le seau, ce n’est pas nos âmes. Le seau, c’est le bonheur en lui-même. Et c’est ce seau-là qu’on utilise pour évacuer l’eau de nos âmes et rester à flot. Ce dont on a vraiment besoin, c’est de la paix. La paix comble les petits trous de nos âmes, la paix stoppe les fuites. Une fois qu’on parvient à la paix, il n’y a plus besoin de chercher le bonheur.

Mais alors, comment est-ce qu’on trouve la paix ? On trouve la paix en vivant sa vérité, en poursuivant sa passion. On trouve la paix en méditant, en pratiquant le yoga, ou même dans la religion, chacun son truc. On trouve la paix quand on devient une meilleure version de soi-même, quand on prend les bonnes décisions. On trouve la paix en se mettant au défi de faire le bien autour de soi, de prendre des risques, de retarder la récompense, pour se construire un meilleur futur. On trouve la paix en papotant et en prenant soin des autres. On trouve la paix dans sa propre immobilité. On trouve la paix quand on prend conscience de la petite voix dans nos têtes qui nous dit qu’on ne la mérite pas, et qu’on sourit en rabaissant cette petite voix jusqu’à ce qu’elle n’ait plus son mot à dire. On trouve la paix sans la chercher. Je me suis déjà frotté à ce problème auparavant, et ça, je ne l’avais pas compris. La paix, c’est la quête ultime. Elle est à des kilomètres de distance du bonheur, peu importe où tu pars en voyage.

Le bonheur, c’est une cigarette. La paix, c’est des poumons en bonne santé.
Le bonheur, c’est le sexe. La paix, c’est l’amour.
Le bonheur, c’est une BMW. La paix, c’est un PEA.
Le bonheur, c’est la légère ivresse d’un verre de vin. La paix, c’est la sobriété.
Le bonheur, c’est ce qu’il y a de mieux. La paix, c’est ce qu’il y a de juste.
Le bonheur, c’est temporaire. La paix, c’est pour toujours.
Le bonheur, c’est faire quelque chose que tu sais que tu ne devrais pas faire, juste parce que tu le peux. La paix, c’est faire quelque chose que tu penses ne pas pouvoir faire, parce que tu le devrais.
Le bonheur, c’est flotter sur l’Océan Pacifique, les courants marins caressant ton dos, l’eau chatouillant ta peau, le bruit hypnotisant des vagues battant la mesure pour accompagner les mouettes. La paix, c’est ce qui te permet de t’en rendre compte.

La prochaine fois que j’irai me baigner, je veux que mon esprit vienne avec moi.

Je crois que c’est un souhait raisonnable.

— Librement traduit depuis l’article Medium de John Gorman

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